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MARSEILLE (13)

Interview de Rocé, rappeur conscient et intègre

Personnage singulier du hip-hop français, Rocé défend un rap conscient, à la qualité et l’exigence d’écriture rares. Il mêle les valeurs d'émancipation d'un hip-hop à la KRS One sans négliger la musicalité, n’hésitant pas à flirter avec le free jazz (il a invité  Archie Shepp sur un album) ou un groove old school.

Rencontre avec Rocé à l’occasion de son concert à Gardanne le 7 Novembre 2015 dans le cadre du Festival Le Tour du Pays d’AixInterviewer quelqu'un que l'on admire est compliqué. L'homme nous a touché par son humilité, fidèle à ce qui se détache de ses titres. Le hip-hop n'est pas mort, avec Rocé, il réfléchit et danse encore.

Ce soir, tu partages la scène avec JP Manova et la Rumeur, c’est une évidence l’affiche ?

Oui, disons qu’on est un peu la réunion des anciens combattants, on est des amis de longue date, on se connaît depuis très longtemps et effectivement c’est une évidence.

Dans une interview tu disais qu’il n’y a pas un rap comme il n’y a pas un rock, qu’est-ce qui définit votre rap ?

Je ne saurai pas le définir par ce que moi j’ai essayé au fil des albums de faire des choses différentes. Je fais peut-être un rap qui n’est pas évident où j’essaye de mettre du sens dans les textes et d’avoir des textes qui vont parler de thèmes assez précis et particuliers tout en gardant une musicalité assez hip-hop.

Tu as dit du rap d’anciens combattants, on dit quoi en rap à 40 balais ?

Ca dépend de l’évolution de chaque personne, moi, personnellement, j’ai toujours voulu garder une cohérence entre ce que je fais et ce que je suis. C’est-à-dire que le rap a cette particularité : les gens quand ils parlent à la première personne, ils parlent de leur vie et ce n’est pas simplement de l’interprétation. Dans beaucoup de musiques, on peut dire « je » en rentrant dans la peau de quelqu’un : pour parler d’un morceau d’amour, pour parler d’une fiction… Dans le rap, c’est que très souvent quand on dit « je », on parle vraiment de nous et il faut qu’on assume le « je » en fonction de la vie qu’on mène. Moi,  j’utilise souvent le « je » cette manière là, cela m’a forcément emprisonné dans une cohérence à avoir sur la longévité. Me retrouver à faire du rap aujourd’hui, c’est pour moi me retrouver à faire de la musique que j’essaye de rendre intemporelle : ce n’est pas de la musique de mon âge, c’est de la musique intemporelle. Quand on regarde Bob Marley, Nina Simone et j’en passe, on peut écouter ça à douze comme à soixante dix ans : cela reste de la musique jeune toute comme de la musique de n’importe quel âge. Au final, c’est de la musique et la musique c’est de l’énergie : les paroles et ce que je raconte dessus, l’idée c’est de ne pas leur donner de l’âge, c’est d’essayer d’avoir un message plutôt universel.

Dans ton dernier album "Gunz N’Rocé" , on sent un retour à un son plus brut par rapport aux autres, quel était le parti pris ?

Dans le dernier, c’était l’efficacité : de la rythmique, du sample, quelques chose d’assez épuré, ne pas trop en mettre parce que c’est la voix la star, c’est elle qui vient sublimer le tout. Si je n’arrive pas avec ma voix à sublimer les choses, il y a quelque chose qui ne va pas. Le rap c’est ça, c’est une musique qui à la base est assez épurée et ensuite chacun est libre de faire exister le rap à sa manière : surtout ne pas l’emprisonner dans quelque chose. Personnellement, comme j’ai pris des chemins assez originaux durant ma carrière, je voulais revenir à ça parce que c’est là que les enjeux se passent pour tester la performance d’un rappeur.

Peux-tu revenir sur "Habitus", morceau de ton dernier album, quelle est son histoire ?

L’histoire de ce morceau, c’est que ce qui est bien avec l’écriture, souvent on n’arrive pas à mettre des mots sur des ressentis, c’est de chercher des phrases ou des mots qui vont réussir à exprimer quelque chose sur lequel on aurait pensé qu’il n’y a pas de mot pour le faire. Cela change la donne de réussir à se définir, trouver des mots pour se définir soi-même cela peut changer la donne, réussir à trouver des mots pour définir une souffrance cela peut changer la donne sur une existence… Quand j’ai découvert le concept de l’habitus, c’est quelque chose qui m’a beaucoup suivi au fil de ma vie : en tant que banlieusard puis que parisien qui retourne en banlieue, qui retourne à Paris, ou comme quelqu’un qui passe de l’adolescence à l’âge adulte … Il y a beaucoup de grands écarts à faire dans notre société : sur le regard que les autres nous porte et sur ce que l’on doit leur rendre comme regard. Le concept de l’habitus qui est en gros de trainer notre passé, notre classe sociale, notre démarche, l’accent avec lequel on finit nos phrases, de porter avec nous ce que l’on représente au premier coup d’œil : c’est quelque chose de pouvoir le définir, c’est pouvoir aussi pas forcément le contourner mais en avoir conscience, le poids diminue. J’avais donc envie de partager cela tout simplement. Le partager sur un morceau de rap c’est l’ambition que je me donne, c’est également un pari : partir d’un format qui est fait pour faire bouger la tête et faire passer un message avec ce format là. Ce n’est pas évident, pas forcément réussi à tous les coups, mais je pense que l’on peut faire danser les gens tout en leur disant quelque chose.

Quand on appelle le rappeur philosophe, cela ne te gêne pas ?

C’est un peu prétentieux si je me nommais moi-même comme cela mais après les gens font ce qu’ils veulent.

Quand tu dis que sur ton dernier album tu es revenu à l’efficacité, c’est parce que tu pensais que ton message portait moins ?

Non, non, je n’ai aucun regret. C’est juste que l’on fait les choses en fonction des périodes de notre vie, on fait nos choix en fonction de cela et ils sont inspirés de ça. C’est comme  un sportif qui à un moment va s’amuser dans d’autres domaines que dans son sport favori et qui va avoir envie de revenir  sur la performance de son sport, voir où il en est dans son sport. Pour moi c’est pareil, le rap c’est un exercice de style, c’est un flow, c’est une technique, ce sont des choses comme cela, c’est de l’énergie. C’est à cela que j’avais envie de revenir parce que c’est cela qui m’amuse tout simplement.

Tu as relayé l’appel pour la Marche pour la dignité, est-ce tu peux nous en parler ? Déjà qu’est-ce que c’est pour les gens qui ne sont pas au courant, pourquoi tu as rejoint cet appel ?

C’est le MAFED[1] des femmes racisées qui sont les initiatrices de cette marche, en gros ce sont plusieurs choses : la première c’est par rapport aux bavures policières et de manière plus générale c’est de montrer que les gens, les opprimé-e-s entre guillemets, peuvent se rassembler et faire des choses d’eux-mêmes. Les choses pas faites par nous sont faites contre nous. C’est une manière aussi de faire un peu un zoom sur le fait que l’Etat ne fait rien pour nous et que si on attend de l’Etat ça ne sera jamais fait. Moi, voyant que ce truc se faisait, ils m’ont proposé d’être signataire, j’ai dit oui sans hésiter et j’ai été signataire tout simplement.

Avant l’interview, on a discuté sur le hip-hop avec l’influence qu’a pu avoir à un moment donné des mecs comme Dieudonné et Soral. Comment on peut lutter contre ces idées malsaines ?

Se battre contre ça c’est repolitiser en fait, recréer toute une dynamique de repolitisation, une dynamique de conscience politique sur notre société parce que les partis politiques, notamment le P.S pour parler de la gauche, n’ont pas arrêté de trouver des manières de dépolitiser les luttes, c’est-à-dire, sans parler de la marche, si on parle de celle de 1983, elle a été totalement dépolitisée. Un grand

média comme Skyrock a dépolitisé le rap : dès qu’il y a quelque chose qui devient dangereux, cela va très vite être encadré, on va garder la manne, l’énergie, l’économique en fait de cela mais l’angle politique on le cadenasse. Si tu veux, pour moi en fait, que Soral puisse avoir une influence comme ça aujourd’hui, c’est possible par deux choses : parce qu’il y a la crise, en gros il y a la merde, les gens ont peur, sont au pied du mur et sont dans la merde, il y a une notion de court terme voire très court terme dans la tête des gens, et en deux il y a eu une dépolitisation super forte, les gens n’ont pas spécialement d’explication, de repères et de grilles de lecture. Les grilles de lecture même en fait un peu officielles ont été très décevantes et ont déçu plus d’une personne. Les politiques ont déçu plus d’une personne donc c’est le premier (Soral- note de la plateforme) que l’on voit c’est celui-là, donc voilà tout simplement.

Pour moi ce sont des énergies venues de droite, de gauche, pas des partis politiques mais d’un peu partout, des quartiers populaires entre autres mais pas que, qui viendraient repolitiser  tous les débats et toute la culture. Le rap quand il est arrivé, il était très politisé, il n’était pas chiant, il n’était pas politique spécialement mais les jeunes rappeurs, les NTM, les Ministère A.M.E.R et j’en passe étaient des gens qui avaient quand même une conscience politique assez mature par rapport à l’âge qu’ils avaient. Quand le mouvement est arrivé, en tout cas pour l’Ile de France, je ne sais pas pour le reste de la France, il y avait le mouvement punk pas loin, il y avait les squats qui étaient avec un espèce de mélange avec des mecs qui faisaient du ragga et des punks. C’était un espèce de mélange, je dirais pas à l’anglaise mais entre les sound systems et les punks où c’était politisé plus ou moins, pas forcément quelque chose de fou mais il y avait quelque chose. C’est vrai que c’est parti parce que les époques ont changé.

Il y a plein d’angles qui pourraient expliquer ça, moi je vais parler des prises que je connais, mais des prises il en existent énormément pour expliquer tout cela. Pour moi, la meilleure lutte contre ça, ceux qui ont envie de les attaquer des front qu’ils les attaquent de front, c’est de repolitiser tout une jeunesse et pas que, parce que ça ne marche pas que chez les jeunes mais dans toutes les générations le discours de Soral : repolitiser via la culture, via plein de choses. Si on regarde la culture, que ce soit à la radio, à la télé, c’est de plus en plus cadenassé sur le vide en réalité : il y a beaucoup de boulot à faire. Les gens ont un besoin : s’ils n’en avaient pas le besoin il n’iraient s’engouffrer pas là-dedans. C’est qu’ils cherchent des réponses, c’est qu’il y a un besoin, qu’il y a un truc à faire.

Est-ce que le hip-hop a le droit de ne pas être politique ?

Bien sûr, bien sûr. Le hip-hop a le droit de ne pas être politique mais en fait oui et non. Le hip-hop c’est une énergie : c’est ce que l’on en fait au final. Les gens, ils en font ce qu’ils veulent, il n’y a pas d’arbitre, il n’y a pas quelqu’un qui crée des limites  par rapport à ça. Maintenant rien n’est pas politique, une neutralité c’est une neutralité en fonction de quelque chose : la neutralité on va élever le camp du plus fort. Rien n’est pas politique, à partir du moment où on se le dit et où on le sait, on fait avec. Le hip-hop c’est aussi de la rythmique, une instru, c’est du breakbeat : est-ce que le breakbeat est politique ? Va savoir, par contre le breakbeat il a une histoire politique donc est-ce qu’il transmet un message politique, va savoir ? Il y a une histoire politique derrière.

Quand on parle de hip-hop j’ai l’impression que c’est toujours les textes, on analyse toujours les textes mais qu’il n’y a pas ce côté culturel.

Mais après ça dépend si on en parle avec les rappeurs mais si on en parle avec les danseurs ou les graffeurs c’est quand même autre chose.

Dans le bouquin M.A.R.S de Julien Valnet sur le hip-hop à Marseille, il y a un passage qui dit, le hip-hop ça a toujours été la politique de la ville mais jamais le ministère de la culture. Son discours est : on fait ça pour occuper des jeunes vis-à-vis des ateliers d’écriture mais jamais on a pris en considération la dimension artistique.

C’est clair, c’est un vrai constat. Personnellement, si tu me demandes mon avis, je dirais que pour moi, je n’attends pas du hip-hop qu’il rentre par la grande porte, qu’il rentre au Panthéon, en fait j’en ai rien à faire. Je n’attends pas d’être applaudi et que l’on déroule le tapis rouge ou comme certains d’avoir un … je ne sais plus comment ça s’appelle, la médaille chevalier des arts et des lettres ou je ne sais plus quoi. Surtout pas en fait. Je m’en fous en fait de comment la société voit le hip-hop : on le sait déjà en réalité mais le piège ce serait de réagir en fonction. C’est surtout ce qu’il faut ne pas faire. Je le dis : je ne rappe pas pour être sympa.

Une question par rapport à ton père, Adolfo Kaminsky, qui était un faussaire, un résistant face aux nazis, qui a permis à pas mal de juifs de s’évader, qui a continué après pour les espagnols contre Franco, les portugais pour Salazar, puis les guerres d’indépendance en Afrique du Nord et en Amérique du Sud. Cette histoire là ça t’a marqué comment?   

Oui, si tu veux on est sur un truc, dans notre société aujourd’hui, c’est quoi ? C’est une société qui va très vite, c’est une société de l’individualisme, c’est une société où l’on veut des réponses vite parce que l’on a beaucoup de questions qui méritent des réponses rapides, c’est une société où l’on a envie de faire du profit rapidement parce qu’on a pas le choix, c’est une société de carriéristes… On est dans un rapport au temps, si tu veux, qui ne nous laisse pas trop le choix en réalité dans notre mode de vie. Quand on rentre  dans le monde l’engagement, quand on est dans le monde de l’engagement, on est sur un échiquier qui n’est pas à l’abri de tout ça. C’est un échiquier où au final on va chercher deux choses : une légitimité par rapport au monde de l’engagement dans lequel on est, ou une résonnance. La résonnance c’est le buzz : est-ce qu’il n’y a pas un paradoxe entre  vouloir buzzer et vouloir être engagé. La légitimité, c’est montrer que l’on est là, faire des happenings, faire des événements, des choses comme cela, est-ce qu’il n’y a pas un paradoxe non plus ? Voilà toutes les difficultés que l’on trouve aujourd’hui quand on veut être engagé. Ben mon père, lui, sa solution, c’est que c’est un sacrifice d’une vie parce que sa lutte personne n’aurait pu être au courant. A partir du moment où il rentre dans la lutte dans laquelle il est rentré il le fait dans la clandestinité : si ce n’est pas dans la clandestinité, il ne peut pas le faire parce qu’il se fait arrêter… A partir de ce moment là, son monde de l’engagement, c’est un monde qui se passe dans l’ombre : personne n’est là pour applaudir, personne n’est là pour voir la résonnance, personne n’est là pour voir la légitimité. C’est ce que j’appellerais moi le vrai engagement au final par rapport au monde de l’engagement dont on va parler nous tous les jours, tout le temps.

En réalité, est-ce que ça c’est le vrai monde de l’engagement celui dont on parle ? Je ne pense pas. Je pense que le monde de l’engagement c’est celui de mon père au final. On va nous parler de Mesrine, de tous ces braqueurs de machin qui avaient du courage pour aller braquer des banques qui étaient dans un truc d’individualisme. Moi, personnellement, cela n’a jamais pu m’atteindre : j’ai jamais réussi à être atteint par des gens qui avaient juste du caractère qui leur servait à des fins personnelles, au final. J’ai plus été atteint par des gens de l’ombre, qui ruminait leur truc en secret et qui au final avait une efficacité que l’on le sache ou pas. Forcément ça m’a conduit dans ma carrière a peut-être moins chercher le buzz, a être plus gêné, plus pudique que d’autres, a ne pas forcément être capable d’aller faire un plateau télé avec tout plein de monde, a avoir de la réactivité ou de sortir la blague quand il faut. Je ne sais pas faire ce genre de choses. Je me dis que c’est peut-être dû à ça au final parce que je sais voir cette différence entre jouer un jeu du spectacle, même si je pense que jouer un jeu du spectacle fait avancer les choses aussi, je ne remet pas en cause 100% de ça, mais il y a cette vraie différence avec ces gens qui sont applaudis parce que oui ils ont peut-être signé une pétition ou donner 3 000 euros pour une cause ou je n’en sais rien, oui ils ont peut-être risqué leur vie entre telle et telle année, et ce que j’appelle peut-être vraiment l’engagement qui est l’engagement d’une vie et où si ma sœur n’avait pas sorti un livre peut-être que personne n’aurait su. Voilà c’est la différence que je vois.

Il y a une interview de Serge Teyssot-Gay (à retrouver sur www.revue-ballast.fr )qui n’a même pas une semaine sur justement cette mise en avant de l’engagement et qui se reconnaît comme artisan et non plus comme un artiste engagé.

A un moment, dans notre société telle qu’elle est aujourd’hui polluée par la course médiatique etc. … aujourd’hui les gens engagés sont souvent des carriéristes, ils sont souvent dans un engagement… comment dire, de façade même s’ils y vont avec la meilleure volonté du monde, ils se persuadent eux-mêmes que c’est en passant par la façade qu’ils auront la légitimité d’aller plus loin. On est dans quelque chose d’assez dégoutant quand on le regarde de près en réalité, et à un moment donné se pose effectivement la question. Moi, j’ai choisi le rap parce que le rap c’est être sous la lumière, sous les projecteurs, sur scène : c’est une passion mais à un moment il ne faut pas se leurrer et faire la part des choses dans tout ça.

Un interview de Camicaam et Mystic Punk Pinguin pour la Plateforme.

http://horscadres.net/

https://fr-fr.facebook.com/rocemusic

http://www.youtube.com/user/Rocemusic

[1] Le MAFED est un collectif autonome composé exclusivement des femmes subissant le racisme d’État. Elles sont issues de l’immigration postcoloniale (arabes, noires, musulmanes…), roms, et/ou des quartiers populaires. Intellectuelles, militantes, artistes, étudiantes, voilées, non-voilées,… les femmes du MAFED aux parcours professionnels et politiques divers ont pris l’initiative de se rassembler autour de la lutte contre les crimes policiers racistes et les autres formes de racisme structurel. C’est dans cette optique qu’elles initient et organisent une marche historique, la Marche de la Dignité.

 

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Commentaires


Marius

Posté le : 07/01/2016 à 18:08

Super Interview ! Bien joué !