Histoire du Rock à Marseille (1960-1980) de Robert Rossi

Voilà un ouvrage qui vient rappeler l’importance de la cité phocéenne dans l’histoire du rock hexagonal. On ne dira jamais assez que la scène rock marseillaise actuelle, contrairement aux idées reçues, est très vivace et abrite de nombreux groupes très actifs, et ceci depuis plus d’un demi-siècle. Malgré cela, encore peu de gens de l’extérieur voient Marseille comme une « ville rock », le hip hop étant, comme on le sait, davantage exposé et médiatisé. 

Robert Rossi, auteur de cette Histoire du rock à Marseille (de 1960 à 1980) publiée chez Le Mot et le Reste, a été à la fois le témoin et un acteur prépondérant de cette scène rock marseillaise, puisqu’il est un des membres fondateurs du groupe emblématique Quartiers Nord, toujours en activité depuis sa création en 1977. Il vient justement nous rappeler que cette vivacité musicale n’est pas récente et que la ville ne s’est pas réveillée avec IAM, loin de là. Les trois décennies qui ont justement précédé l’arrivée des rappeurs marseillais ont été riches et foisonnantes en groupes en tous genres. Mais cette scène, plutôt que de pâtir d’une mauvaise réputation inhérente à la ville, a été victime d’un manque d’intérêt manifeste et n’a jamais été vraiment prise au sérieux alors qu’elle aurait mérité bien le contraire. Robert Rossi cite d’ailleurs dans la préface le musicologue érudit (et musicien) François Billard qui déclarait que Marseille « peut se vanter d’avoir eu un rôle très original dans l’histoire du rock en France ». 

Les Dynamycks (Gérard Alméras)

Robert Rossi vient confirmer ceci en faisant un inventaire à la fois chronologique et par genres, ces groupes ont suivi naturellement et comme tout le monde les différentes modes musicales consécutives à l’explosion rock originelle : sont ainsi évoqués le pionnier Rocky Volcano (qui est passé à côté d’un succès massif au début des années 60), des groupes yéyés, blues rock, progressifs, hard rock, punk, post punk. Il s’attarde sur ceux qui ont le plus marqué les esprits ou les plus emblématiques, comme par exemple les Five Gentlemen qui donnaient dans ce qu’on appelait alors « le style anglais » (comprenez sous influences Rolling Stones et Kinks), Barricade qui pratiquait un free rock déjanté dans l’esprit de Captain Beefheart et qui fut même un des plus illustres représentants de l’underground français des années 70 (soutenu par le magazine Actuel notamment), Quartiers Nord (toujours en activité aujourd’hui), Wild Child et son rock habité, entre les Stooges et les Doors, les turbulents Nitrate, ou les déjantés Leda Atomica.

Robert Rossi rend aussi hommage à des groupes à la durée d’existence plus brève mais qui ont eu leur importance ou un certain impact ; ll met ainsi l’accent sur ce qu’ils ont pu apporter d’original. Une formation comme Albert & sa Fanfare Poliocétique qui reprenait des standards du rock’n’roll français des origines (Chaussettes Noires et consorts) sur le mode hommage-dérision, et ceci bien avant Au Bonheur des Dames, préfigure ainsi tout un pan du rock parodique. Le dénommé « Albert » en question n’est autre qu’un certain Jo Corbeau, acteur essentiel de l’univers musical de la ville. John Milton et ses Parcmètres ou même Quartiers nord, dont la démarche était d’intégrer le franc-parler et l’accent marseillais au rock, ainsi que leur sens de l’auto-dérision, ont eu une influence évidente sur Massilia Sound System. 

Quartiers Nord

L’auteur s’est livré à un travail minutieux d’archiviste et d’historien (car en plus de ses activités musicales, Robert Rossi est Docteur en Histoire). Il consacre à chaque groupe (il y en a une soixantaine) un article agrémenté de photos des musiciens ou de pochettes de disques. De nombreuses interviews des différents acteurs de cette scène ont été recueillies ainsi que des extraits d’une rubrique qui paraissait dans le quotidien « Le Provençal » intitulée « ces jeunes qui montent un orchestre » et qui rapportait les témoignages souvent amusants des jeunes rockers en herbe. Robert Rossi donne des détails précis sur l’histoire, souvent picaresque et chaotique, de chaque groupe. On peut évidemment constater que monter un groupe de rock n’était pas aussi facile qu’aujourd’hui. Les infrastructures et les lieux « rock » ou autres moyens de diffusion n’étaient ni très nombreux ni ce qu’ils sont à l’ère d’internet. Les apprentis rockers se heurtaient souvent à l’incompréhension générale et se faisaient facilement insulter à cause de leurs chevelures et leurs tenues vestimentaires. Il fallait donc vraiment être animé d’une motivation sans faille mais vivre cette aventure rock’n’rollienne était un des meilleurs moyens d’échapper au conformisme ambiant. 

Why Not (photo 1966 ©Henri Sanchez)

Ce relevé épars de témoignages rend du coup cette Histoire du Rock à Marseille très vivante. Les lecteurs qui fréquentent le milieu rock de la ville reconnaitront quelques figures locales bien connues mais les autres s’amuseront aussi de ces récits et itinéraires très documentés, qui auraient pu être vécus par importe quel musicien en herbe de la même époque dans une autre grande ville de France ou européenne. Au-delà de Marseille, tous ces groupes font partie intégrante de la révolution musicale qu’a été le rock. Robert Rossi cite à ce propos Pierre Magnetto, journaliste à la Marseillaise qui avait déclaré : «Ce fait de société a pour résonance les jeunes et la ville, avec son million d’habitants, Marseille n’échappe pas au phénomène ». Et parmi tous ces rockers évoqués, bon nombre d’entre eux ont eu une notoriété qui a largement dépassé le cadre marseillais. Barricade, par exemple, a vu émerger des musiciens reconnus et hors norme comme Hector Zazou et Joseph Racaille, ou même Manfred Kovacic qui fut le clavier et le saxophoniste de Bashung et qui est désormais producteur et propriétaire d’un studio d’enregistrement de réputation internationale. Un des autres acteurs du  groupe, François Billard, déjà cité plus haut, est l’un des plus éminents spécialiste français du Jazz et a écrit de nombreux ouvrages sur le sujet. Claude Olmos des Five Gentlemen a joué par la suite avec Magma. Jean-Marc Monterra, qui jouait dans le groupe de rock progressif Eau Noire est devenu un guitariste renommé dans le milieu des musiques improvisées et d’avant-garde, il est aujourd’hui le directeur du GRIM à Marseille. L’écrivain et journaliste François Thomazeau avait tenu la basse dans le groupe new wave Special Service. Le groupe Quartiers Nord continue à tourner dans différents spectacles qu’il qualifie « d’opérettes rock marseillaise » et  rencontre un succès qui ne se dément pas. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Leda Atomica

Le livre est en plus accompagné d’un CD 12 titres qui montre que certains de ces groupes avaient peu de choses à envier à leurs homologues anglo-saxons. Cette Histoire du rock à Marseille  est un bel ouvrage très bien documenté et passionnant pour quiconque s’intéresse à l’histoire du rock en France. On ne peut que souhaiter qu’il y ait un jour une suite consacrée aux décennies suivantes au vu du très grand nombre de groupes qui sont apparus depuis à Marseille. Mais ceci sera évidement une toute autre histoire.

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Commentaires


Bachelerie Jean

Posté le : 12/07/2017 à 11:10

Nous sommes guitares et batterie , nous aimerions contacter Robert Rossi pour chroniquer son livre Histoire du rock à Marseille.
http://www.guitaresetbatteries.com/