Suicide-Dream Baby Dream de Kris Needs - Camion Blanc

Hasard du calendrier nécrologique, cette biographie de Suicide, écrite par le journaliste anglais Kris Needs est sortie en France quelques semaines après la disparition d’Alan Vega au mois de juillet 2016. Les éditions du Camion Blanc avaient obtenu depuis 2015 les droits de traduction du seul ouvrage consacré à l’un des groupes les plus radicaux et influents de l’histoire du rock. Dream Baby Dream ne raconte pas seulement, sur plus de 500 pages, l’histoire mouvementée de ce groupe hors-norme qui a sévi pendant plus de quarante ans mais aussi sa longue genèse. Kris Needs s’attarde un bon moment (le premier tiers de l’ouvrage) sur les parcours et les différentes expériences musicales et artistiques d’Alan Vega et Martin Rev qui furent les deux seuls protagonistes du groupe. Le pianiste Martin Rev était dès sa prime jeunesse totalement versé dans le free jazz de Cecil Taylor ou Albert Ayler et avait fréquenté des jazzmen importants comme Tony Williams. Le chanteur Alan Vega était quant à lui impliqué dans l’art contemporain et se passionnait également pour le Doo Wop et Elvis Presley. Leurs cheminements respectifs et les circonstances de leur rencontre nous font comprendre comment ils en sont venus progressivement à la création de Suicide. Ils ont ainsi mis en place une sorte de rockabilly minimaliste et futuriste basé sur le piano électrique (et plus tard les synthétiseurs) de Martin Rev et le chant spasmodique d’Alan Vega. Une des grandes qualités de l’ouvrage et que le récit de cette genèse et ces débuts est aussi intéressant à lire que l’histoire du groupe proprement dite.

L’histoire de Suicide est également indissociable de la bouillonnante scène new yorkaise de ces cinquante dernières années. Alan Vega et Martin Rev avaient croisé tout ce que New York pouvait abriter comme musiciens novateurs. Kris Needs nous immerge ainsi dans l’avant-garde et l’underground de la grosse Pomme. Il évoque entre autres La Monte Young, le duo proto-electro Silver Apples (dont l’influence sur Suicide est notoire), le Velvet Underground ou les New York Dolls. Le duo a côtoyé bon nombre de ces musiciens et s’est nourri de ces différentes rencontres. Suicide a été aussi l’un des premiers groupes à se produire à cette époque au CBGB, au même titre que les Ramones ou Blondie ; son histoire est donc directement liée aux débuts de ce club mythique et à l’éclosion du punk rock américain. Mais sans doute trop en avance sur leur temps et en raison de leur attitude sans compromis, Alan Vega et Martin Rev se sont très souvent heurtés à l’incompréhension et l’hostilité du public comme en témoigne la tournée anglaise chaotique qu’ils avaient effectué avec Elvis Costello et les Clash. Suicide était sans doute trop punk ou trop radical pour les punks, Alan Vega n’hésitait pas à se mettre physiquement en danger et répondait à l’agressivité par la provocation.

Mais Suicide a toujours suivi sa route sans jamais céder aux modes ou à la séduction facile, et sans non plus se laisser enfermer dans des étiquettes. Ainsi, on apprend que Martin Rev était un grand admirateur de Donna Summer et des tubes Disco de Giorgio Moroder. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le groupe était ouvert à toutes les tendances et à toute nouvelle expérience sans se soucier des catégorisations, à l’image de l’effervescente scène new yorkaise du début des années 80 où Punk, Disco, Funk ou No Wave se télescopaient joyeusement. L’ouvrage est préfacé d’ailleurs par Lydia Lunch, la grande prêtresse de la No Wave, qui clame son admiration pour le groupe et explique pourquoi celui-ci a été tout de suite un modèle, lorsqu’encore adolescente, elle débarqua à New York. Quelques chapitres de l’ouvrage mettent aussi l’accent sur le dimension révolutionnaire du premier album et le contexte de sa création. Malgré l’insuccès public, Suicide a malgré tout connu l’admiration de ses pairs et un accueil critique positif. Mais une reconnaissance plus large a été beaucoup plus tardive. Cette biographie insiste aussi sur le rôle précurseur du groupe qui a ouvert la voie, au même titre que Kraftwerk, aux musiques électroniques qui ont révolutionné la fin du précédent millénaire. 

Kris Needs a recueilli, lors d’interviews ou de conversations plus informelles, les témoignages et confessions d’Alan Vega et Martin Rev. Des proches du groupe comme le producteur et manager Marty Thau se sont également confiés à lui. Dream Baby Dream est donc une biographie extrêmement bien documentée, et tous ces propos rapportés la rendent captivante du début à la fin. L’auteur évoque aussi de manière exhaustive les carrières solo d’Alan Vega et Martin Rev ainsi que leurs différentes collaborations et montre plus que jamais l’influence que le groupe a pu avoir. Nombreux sont également les témoignages de musiciens et producteurs issus de la scène new yorkaise qui reconnaissent la dette qu’ils ont envers le duo.

Cette édition française est donc dédiée à Alan Vega, la biographie incluant une postface de l’auteur dans laquelle Kris Needs rend hommage au chanteur disparu. Cet ouvrage ne devrait donc pas intéresser que les fans du groupe mais aussi tout mélomane qui se passionne pour la scène rock new yorkaise et la chose rock en général, puisque qu’on ne le dira jamais assez, la place et l’importance de Suicide dans l’histoire du rock est comparable à celle du Velvet Underground ou des Stooges. 

 

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